L'histoire populaire raconte que juste après l'arrivée de Christophe Colomb dans les Caraïbes en 1492, le peuple des Taïnos, de langue arawakienne, aurait été décimé par l'esclavage, les épidémies venues d'Europe, la famine et la guerre. À Cuba, en Jamaïque, à Haïti, en République dominicaine, à Puerto Rico et dans l'archipel des Petites Antilles, 90 % des autochtones seraient morts en l'espace d'un demi-siècle. Mais leur histoire ne s'arrête pas là. L'histoire des Taïnos est une histoire de survie.

Si l'époque coloniale a laissé des traces, les Taïnos ont transmis leur savoir sur la nature et leur patrimoine aux Européens et Africains qui ont débarqué sur les îles. Aujourd'hui, la culture et le peuple autochtone ont survécu, et sont même prospères. Le Caribbean Indigenous Legacies Project (CILP) du Smithsonian, codirigé par Ranald Woodaman (directeur des programmes publics et expositions au centre hispano-américain du Smithsonian) et José Barreiro (directeur adjoint de la recherche au National Museum of the American Indian), étudient le rayonnement culturel des Taïnos qui a perduré malgré l'arrivée des colons européens. Le CILP montre un bel exemple de persévérance et fournit les clés pour décrypter le patrimoine autochtone dans un contexte pluriethnique.

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José Barreiro (NMAI) visite le site cérémoniel taïno de Caguana. Cet ensemble de symboles connus est supposé connecter la puissance politique et spirituelle des chefs locaux à l'autorité de leurs ancêtres. Crédit photo : Ranald Woodaman.

À travers la recherche et les projets publics, les chercheurs du Smithsonian s'engagent à réinterpréter l'histoire et le patrimoine des Taïnos à la lumière des savoirs actuels. Ce travail s'adresse principalement au public de la région des Caraïbes. Selon Christina Gonzalez, doctorante à l'Université du Texas à Austin qui a mené des recherches avec le CILP, « l'objectif de ce projet est d'encourager les gens à se réapproprier leur culture, leur histoire et leur identité, voire à réhabiliter certains aspects de leur culture ».

La culture populaire, surtout rurale, des Caraïbes est fortement imprégnée des traditions autochtones. « Partout dans les Caraïbes, en Jamaïque, à Cuba, Puerto Rico et Haïti, les influences autochtones se ressentent : remèdes naturels, traditions spirituelles ou religieuses, souvenirs liés aux paysages, mode d'agriculture traditionnel, techniques de bâtissage, artisanats tels que la vannerie et les filets de pêche, et mots d'origine taïno », remarque Ranald. De nombreux mots d'aujourd'hui reflètent la langue taïno, en particulier dans les Caraïbes hispanophones, qu'il s'agisse de noms propres comme « Cuba », « Haïti » ou de noms communs comme « barbecue », « canoë » et « ouragan ».

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Candido Rojas Martínez expliquant comment construire un cayuco, petit canoë de rivière. La confection traditionnelle du canoë tient compte de la pénurie locale de bois. Photo par Boynayel Mota.

Depuis les années 1970, des groupes de descendants autochtones se sont formés, espérant promouvoir et redynamiser le patrimoine taïno. Ils remettent en question l'histoire officielle, revendiquent leurs origines ancestrales et mettent en exergue la pérennité des traditions.

Alice Chéverez fait partie de cette génération d'artisans portoricains qui ont su faire revivre les métiers de l'artisanat taïno tels que la poterie grâce aux découvertes archéologiques. 
 Crédit photo : 
 Institut du Smithsonian.
Alice Chéverez fait partie de cette génération d’artisans portoricains qui ont su faire revivre les métiers de l’artisanat taïno tels que la poterie grâce aux découvertes archéologiques. Crédit photo : Ranald Woodaman.

Le CILP cherche à créer un espace de recherche autochtone post-1492 sous le prisme d'une histoire des Caraïbes aux multiples facettes. Ce projet « explore la science de la survie et propose de se pencher sur ces cas de résistance et sur la façon dont les peuples autochtones et leur culture survivent envers et contre tout, même ceux qui ont officiellement disparu », affirme Christina.

Le CILP naît en 2010. Soutenu par le groupe Grand Challenges du Smithsonian, il est le fruit d'une collaboration entre le centre hispano-américain du Smithsonian (SLC), le National Museum of the American Indian (NMAI), le musée national d'histoire naturelle (NMNH) et son réseau de partenaires et de chercheurs des Caraïbes et des États-Unis. Ce programme inclut le Museo del Hombre Dominicano, musée d'anthropologie situé en République dominicaine. Le Smithsonian détenait d'excellentes collections et recherches archéologiques et ethnographiques trop peu exploitées, notamment l’étude réalisée par José Barreiro, directeur adjoint de la recherche au NMAI, sur les communautés à l'est de Cuba. Ranald et José, aidés d'un groupe de chercheurs pluridisciplinaires originaires des Caraïbes, ont passé en revue les collections anthropologiques et archéologiques du Smithsonian. Ces ateliers ont abouti en 2011 à un symposium public donné au NMAI sur la pérennité de la culture taïno dans la conscience collective contemporaine aux Caraïbes. Ce projet englobe dorénavant des recherches ethnographiques menées auprès de communautés locales et comprenant des collections locales d'artefacts Taïnos.

CILP organise son premier atelier interdisciplinaire en 2011. 
 De gauche à droite : Jose Barreiro, Osvaldo Garcia-Goyco, Juan Manuel Delgado Colón, Alejandro Hartmann et Emily Skeels viennent visiter les collections du NMAI. 
 Crédit photo : 
 Institut du Smithsonian.
CILP organise son premier atelier interdisciplinaire en 2011. De gauche à droite : Jose Barreiro, Osvaldo Garcia-Goyco, Juan Manuel Delgado Colón, Alejandro Hartmann et Emily Skeels viennent visiter les collections du NMAI. Crédit photo : Ranald Woodaman.

Les recherches d'ethnographie pour le CILP se mènent également sur le terrain. L'étude, menée par des spécialistes autochtones et non autochtones, révèle les récits d'individus, de familles et de communautés rattachés à une identité et à un patrimoine autochtone. Soraya Serra Collazo, spécialiste de l'artisanat textile, a montré à Christina ainsi qu'à d'autres membres de l'équipe une parfaite illustration de pérennité culturelle en leur présentant une octogénaire de Puerto Rico comptant parmi les dernières personnes à confectionner des hamacs en fibres d’agave. « On pensait cette pratique artisanale disparue... et voilà que l’on nous prouve le contraire », remarque Christina.

Ranald qualifie la méthodologie de recherche du CILP d'« open source » puisqu'il rend accessible l'ensemble des techniques et des outils employés aux personnes interrogées. On y trouve notamment des rapports recensant les personnes, familles et communautés autochtones, rendus disponibles aux particuliers. Une aide est également apportée aux familles désireuses de réaliser leur arbre généalogique. « Ce travail étudie la pérennité de la vie culturelle. On rencontre des gens dont le passé a été tu et dont l'expérience de vie n'a pas été reconnue officiellement. Ils ont maintenant un moyen d'expression à leur disposition », explique Christina.

La famille Moxum descend de plusieurs tribus autochtones. 
 Alors que M. Norman Moxum descend des Arawaks, sa femme, Yolanda Moxum, est originaire d'une communauté miskito venue du Honduras. 
 Crédit photo : 
 Institut du Smithsonian.
La famille Moxum descend de plusieurs tribus autochtones. Alors que M. Norman Moxum descend des Arawaks, sa femme, Yolanda Moxum, est originaire d'une communauté miskito venue du Honduras. Crédit photo : John Homiak.

Parmi ces moyens, un site web a été mis à disposition pour comprendre l'ascendance autochtone, notamment l'ADN, ou encore fournir des ressources d'ordre général pour quiconque cherche à approfondir son savoir sur la culture Taïno. « Nous proposons une base de données complète sur les us et coutumes autochtones qui devrait être utile aux chercheurs ainsi que des outils de recherche généalogique destinés au public, mais on espère aussi sensibiliser les futurs chercheurs à ce domaine d'étude spécifique qui n'en est qu'à ses balbutiements », nous confie Christina

The project opened a 2018 exhibition at The National Museum of the American Indian in New York, NY. The exhibition will feature Smithsonian’s archaeological collections and CILP research findings. Before and after the exhibition development, the project also plans to expand its research into the fields of linguistics (in particular the study of place names), botany and ethnomedicine, and historical recovery work. Even after the exhibition closes, the research CILP has developed will continue to tell the story of the Taíno and expand our understanding of what it means to be Taíno today. 

 

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